Éloge du doute

« La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. »  [Aldous Huxley.]

(Citation en exergue du blog d’Olivier Berruyer que ne démentira pas Henriane…)

 

Arrivés à ce point… par Aldous Huxley

À la fin de son livre « Brave New World Revisited » (retour au meilleur des mondes, écrit en 1957), Aldous Huxley s’interroge sur l’avenir de la liberté dans nos sociétés avancées. Voici les dernières lignes de son livre (c’est moi qui ai mis certains passages en gras et italique) :

« Arrivés à ce point, nous nous trouvons devant une question très troublante. Désirons-nous vraiment agir ? Est-ce que la majorité de la population estime qu’il vaut bien la peine de faire des efforts assez considérables pour arrêter et si possible renverser la tendance actuelle vers le contrôle totalitaire intégral ? Aux USA – et l’Amérique est l’image de ce que sera le reste du monde urbano-industriel dans quelques années d’ici – des sondages récents de l’opinion publique ont révélé que la majorité des adolescents au-dessous de vingt ans, les votants de demain, ne croient pas aux institutions démocratiques, ne voient pas d’inconvénient à la censure des idées impopulaires, ne jugent pas possible le gouvernement du peuple par le peuple et s’estimeraient parfaitement satisfaits d’être gouvernés d’en haut par une oligarchie d’experts assortis, s’ils pouvaient continuer à vivre dans les conditions auxquelles une période de grande prospérité les a habitués. Que de jeunes spectateurs bien nourris de la télévision,  dans la plus puissante démocratie du monde, soient si totalement indifférents à l’idée de se gouverner eux-mêmes, s’intéressent si peu à la liberté d’esprit et au droit d’opposition est navrant, mais assez peu surprenant. Libre comme un oiseau, disons-nous, et nous envions les créatures ailées qui peuvent se mouvoir sans entrave dans les trois dimensions de l’espace, mais hélas, nous oublions le dodo. Tout oiseau qui a appris à gratter une bonne pitance d’insectes et de vers sans être obligé de se servir de ses ailes renonce bien vite au privilège du vol et reste définitivement à terre. Il se passe quelque chose d’analogue pour les humains. Si le pain leur est fourni régulièrement et en abondance trois fois par jour, beaucoup d’entre eux se contenteront fort bien de vivre de pain seulement – ou de pain et de cirque. « En fin de compte », dit le Grand Inquisiteur dans la parabole de Dostoïevski, « ils déposeront leur liberté à nos pieds et nous diront : faites de nous vos esclaves, mais nourrissez-nous. » Et quand Aliocha Karamozov demande à son frère,  celui qui raconte l’histoire, si ce personnage parle ironiquement, Ivan répond : « pas le moins du monde ! Il revendique comme un mérite pour lui et son Eglise d’avoir vaincu la liberté dans le dessein de rendre les hommes heureux.. » Oui, pour rendre les hommes heureux. « Car rien », assure-t-il, « n’a jamais été plus insupportable pour un homme ou une société humaine que la liberté. » Rien, si ce n’est son absence; en effet, lorsque les choses vont mal et que les rations sont réduites, les dodos rivés au sol réclament leurs ailes à tue-tête – pour y renoncer, une fois de plus, quand les temps deviennent meilleurs et les éleveurs plus indulgents, plus généreux. Les jeunes qui ont une si piètre opinion de la démocratie combattront peut-être pour défendre la liberté. Le cri de « donnez-moi la télévision et des saucisses chaudes, mais ne m’assommez pas avec les responsabilités de l’indépendance » fera peut-être place à celui de « la liberté ou la mort ». Si une telle révolution se produit, elle sera due en partie à l’action de forces sur lesquelles, même les gouvernants les plus puissants n’ont que très peu de pouvoir,  en partie due à l’incompétence de ces chefs, à leur manque d’efficacité dans le maniement des instruments de manipulation mentale que la technique et la science ont fournis et continueront à fournir aux aspirants dictateurs. Si l’on considère leur ignorance et le peu de moyens dont ils disposaient, les Grands Inquisiteurs du passé ont obtenu des résultats remarquables. Mais leurs successeurs, les dictateurs bien informés et intégralement scientifiques de l’avenir, feront à n’en pas douter beaucoup mieux. Le Grand Inquisiteur reproche au Christ d’avoir appelé les hommes à la liberté et Lui dit : « Nous avons corrigé ton oeuvre et l’avons fondé sur le miracle, le mystère et l’autorité. » Mais cette trinité n’est pas suffisante pour garantir la survie indéfinie d’une tyrannie. Dans le meilleur des mondes, les dictateurs y avaient ajouté la science, ce qui leur permettait d’assurer leur autorité par la manipulation des embryons, des réflexes chez les enfants et des esprits à tous les âges. Au lieu de parler simplement de miracles et de glisser des allusions symboliques aux mystères, ils étaient en mesure, grâce à des drogues, d’en faire l’expérience directe à leurs sujets – de transformer la foi en connaissance extatique. Les anciens dictateurs sont tombés parce qu’ils n’ont jamais pu fournir assez de pain, de jeux, de miracles et de mystères à leurs sujets; ils ne possèdaient pas non plus un système vraiment efficace de manipulation mentale. Par le passé, libres penseurs et révolutionnaires étaient souvent les produits de l’éduction la plus pieusement orthodoxe et il n’y avait là rien de surprenant. Les méthodes employées par les éducateurs classiques étaient et sont encore extrêmement inefficaces. Sous la férule d’un dictateur scientifique, l’éducation produira vraiment les effets voulus et il en résultera que la plupart des hommes et des femmes en arriveront à aimer leur servitude sans jamais songer à la révolution. Il semble qu’il n’y ait aucune raison valable pour qu’une dictature parfaitement scientifique soit jamais renversée.

En attendant, il reste encore quelque liberté dans le monde. Il est vrai que beaucoup de jeunes n’ont pas l’air de l’apprécier, mais un certain nombre d’entre nous croient encore que sans elle les humains ne peuvent pas devenir pleinement humains Et qu’elle a donc une irremplaçable valeur. Peut-être les forces qui la menacent sont-elles trop puissantes pour que l’on puisse leur résister très longtemps. C’est encore et toujours notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer à elles. »

Brave New World Revisited (1958) par Henriane

Il y a 57 ans, Monsieur Aldous Huxley revenait au Meilleur des Mondes, soit 27 ans après nous avoir offert une première visite guidée de son paradis. 57 ans, ça fait un bail (même plusieurs d’ailleurs) et pourtant… jamais un texte n’a paru si précis dans la description de notre quotidien.

Notre monde devient de plus en plus complexe, mais de plus en plus centralisé. De par le fait que l’on est de plus en plus nombreux, on devient de plus en plus organisé. Et voilà le règne des Administrateurs Mondiaux, les Grosses Affaires et les Gros Gouvernements… Fable ou réalité ? Dans une société concentrée et centralisée, comment peut vivre la démocratie ?

Son idée forte est que l’être humain est unique et divers. « Toute civilisation qui, soit dans l’intérêt de l’efficacité, soit au nom de quelque dogme politique ou religieux, essaie de standardiser l’individu humain, commet un crime contre la nature biologique de l’homme. ».

Il décrit la propagande, le marketing et constate, en 1958, « que les principes politiques et les plans d’action précis en sont arrivés à perdre la plus grande partie de leur importance. La personnalité du candidat et la façon dont elle est mise en valeur par les experts en publicité représentent l’essentiel ». « Les services de vente politique ne font appel qu’aux faiblesses de leurs électeurs jamais à leur force latente ». Et aujourd’hui, à votre avis, où en sommes-nous ? Donnez-leur du pain et des jeux ! Les politiques n’ont pas attendu l’essor des spécialistes de la propagande pour user de cette arme. Et aujourd’hui, règne du marketing, de l’image, de la publicité, que nous sert-on en guise de jeux ? Pour le pain, c’est plus compliqué, on ne sait plus les multiplier ! « Pour le propagandiste, l’idéal, c’est la médiocrité dans la bonne qualité. ». Des tranquillisants pour calmer nos craintes sans endommager notre capacité de production, des plaisirs accessibles à tous, des techniques de persuasion rodées, tout cela conduit à une perte de désir de se gouverner soi-même. Sommes-nous à Londres avant la fin du premier siècle après F. ou bien à Paris en 2015 ? Aujourd’hui,  on ne parle plus du droit à se gouverner soi-même, on parle de dépolitisation, et on s’imagine peut-être qu’en rendant le vote obligatoire, on résoudra le problème ! Mais personne parmi nos élites ne souhaite que nous nous gouvernions nous-mêmes. Non ce qu’ils veulent, c’est que nous les aimions à nouveau, inconditionnellement.

Pour résister à l’overdose de symboles sans contenu, d’idées creuses, d’un politiquement correct dénué de tout fond, il n’y a qu’une solution : l’instruction, l’art du langage. « Les effets d’une propagande mensongère et pernicieuse ne peuvent être neutralisés que par une solide préparation à l’art d’analyser ses méthodes et de percer à jours ses sophismes ».

57 ans et pas une ride ! C’est bien la première fois que je me surprends à les aimer, les rides…