Mensonges

L’ouvrage collectif « où est le pouvoir ? » publié chez Folio est composé de petits textes abordant le thème du pouvoir suivant des angles différents et complémentaires.

Le texte de la philosophe Myriam Revault d’Allonnes s’intitule « Le pouvoir : entre secrets, mensonges et vérités ».

En voici un extrait sur le mensonge (c’est moi qui souligne dans le texte) :

 

Bien évidemment, nous ne sommes plus à l’époque de Machiavel et la question du secret et du mensonge s’est déplacée depuis que la philosophie des Lumières a revendiqué la lumière du « public » et de l' »espace public » contre les secrets de la domination. Mais on pourrait facilement montrer que, jusqu’à aujourd’hui, dans des conditions différentes – parce que le mensonge politique moderne ne porte plus seulement sur des secrets mais sur des réalités connues de tous et exposées à la visibilité telles que la réécriture de l’histoire, la fabrication des images et toutes les formes de simulations instrumentales – cette représentation « latente » travaille toujours l’imaginaire des sociétés contemporaines. Elle est en particulier l’une des sources de la tentation « complotiste ».

En réalité, Machiavel n’est pas machiavélique, il est machiavélien. Il ne dit pas que le pouvoir est essentiellement trompeur ni que le Prince est un imposteur mais qu’il existe un processus complexe, une interaction réciproque entre les dominants et les dominés, entre le prince et ses sujets. C’est un rapport de forces si l’on veut, à condition de l’entendre en un sens très large. Plus que d’un affrontement ou d’un antagonisme, il s’agit d’une rencontre.  Le Prince n’est pas un manipulateur car il se présente à ses sujets à travers l’image qu’il renvoie et dont il n’est pas absolument le maître. Ses qualités, qu’elles soient vraies ou supposées telles, sont offertes à la vision des hommes et vouées à l’ambiguïté. L’apparente toute-puissance du Prince est en réalité suspendue à la reconnaissance que lui accordent ses sujets. Parce que son image est aussitôt livrée au jugement public, sa maîtrise est instable, elle est tout autant une dépendance ou plutôt une entre-appartenance. Le pouvoir, comme l’écrivait Merleau-Ponty, n’est donc jamais absolument fondé. Il ne contraint pas mais il ne persuade pas non plus : il « circonvient ». L’action est liée au paraître car elle s’opère dans le visible. Parce que la politique engage des actions qui s’exercent dans des conditions historiques déterminées et qui, surtout, se déploient dans la sphère du visible, elle se joue dans un espace public d’apparition où les hommes agissent en étant vus, entendus et reconnus par d’autres. Cette dimension « phénoménale » de la politique soumet les gouvernants et les hommes de pouvoir à la représentation qu’ils donnent d’eux-mêmes. De ce fait, elle bat en brèche aussi bien le fantasme de leur toute-puissance que celui de la radicale impuissance des gouvernés.

En insistant sur cet « entrelacs », sur cette « entre-appartenance », on confirme donc le caractère relationnel du pouvoir et l’idée que la question de son partage est plus essentielle que celle de son « lieu » et plus encore de sa prétendue « substance ». Et en déplaçant ainsi la perspective, on est conduit à poser les questions de manière différente. On ne se demande plus si le pouvoir est nécessairement trompeur, s’il est par essence lié au mensonge, mais plutôt quels sont les rapports de la vérité avec le domaine public. Car il faut nous souvenir, comme l’écrit Hannah Arendt, que le mensonge ne s’est pas introduit en politique « à la suite de quelque accident dû à l’humanité pécheresse ». C’est pourquoi l’indignation morale n’est pas susceptible de le faire disparaître. La falsification délibérée, poursuit Arendt, « porte sur une réalité contingente, c’est à dire sur une matière qui n’est pas porteuse d’une vérité intrinsèque et intangible, qui pourrait être autre qu’elle n’est. L’historien sait à quel point est vulnérable la trame des réalités parmi lesquelles nous vivons notre existence quotidienne ; elle peut sans cesse être déchirée par l’effet de mensonges isolés, mise en pièces par les propagandes organisées et mensongères de groupes, de nations, de classes, ou rejetée et déformée, souvent soigneusement dissimulée sous d’épaisses couches de fictions, ou simplement écartée, aux fins d’être rejetée dans l’oubli. Pour que les faits soient assurés de trouver durablement place dans le domaine de la vie publique, il leur faut le témoignage du souvenir et la justification de témoins dignes de foi. Il en résulte qu’aucune déclaration portant sur des faits ne peut être entièrement à l’abri du doute – aussi invulnérable à toute forme d’attaques que, par exemple, cette affirmation : deux et deux font quatre. »

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