De facto / de dicto

De quelle expérience tirons-nous ce que nous savons ou croyons savoir ?

L’écrivaine Alice Zeniter aborde ce sujet dans un petit texte sur le pouvoir de la littérature (in « où est le pouvoir ? » ouvrage collectif publié chez Folio).

En voici un extrait.

 

[…] Si nous considérons notre vie quotidienne, il faut bien admettre que la plupart des affirmations que nous émettons, ou entendons, ou admettons sont, de toute manière de dicto.  Ainsi, nous dit [Umberto] Eco,

Les étudiants qui écrivent qu’Hitler est mort dans un bunker à Berlin déclarent simplement que c’est vrai selon leur manuel d’histoire. Autrement dit, exception faite des jugements dépendant de mon expérience directe (du genre il pleut) tous les jugements que je peux émettre en me fondant sur mon expérience culturelle […] sont basés sur de l’information textuelle et, bien qu’ils semblent exprimer de facto des vérités, ils sont simplement de dicto. […] Je tiens cette information pour vraie parce que j’aie confiance en la communauté scientifique et que j’accepte une sorte de division sociale du travail culturel par laquelle je m’en remets à des gens spécialisés pour le prouver.

Nous acceptons de vivre dans un sphère de connaissance fondée sur des affirmations de dicto. Ces assertions « sont toujours sujettes à révisions, puisque la science est par définition toujours prête à reconsidérer ses propres découvertes. Si nous gardons un esprit ouvert, nous devons être prêts à réviser nos opinions sur la mort d’Hitler chaque fois que l’on découvrira de nouveaux documents, et revoir nos croyances sur la distance du soleil, dans le cas où une nouvelle mesure astronomique serait faite. » La « fragilité » de ces assertions encyclopédiques est d’autant plus importante que nous sommes entrés aujourd’hui dans cette ère du soupçon évoquée plus haut et que justement, la « confiance en la communauté scientifique » y est quelque peu ébranlée. « Qui le dit et d’où parle-t-il ? » sont deux questions qui reviennent aujourd’hui dans beaucoup de discours pour, sinon réfuter, du moins mettre à distance la vérité de ces assertions. C’est en cela que la fiction se distingue. En effet l’écrivain ne parle que depuis le monde qu’il a créé et dans lequel toute affirmation sera toujours vraie. […]

 

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