« Situation de la France », Pierre Manent

Le philosophe politique Pierre Manent, disciple de Raymond Aron, dresse un bilan de la situation actuelle de la France et suggère des pistes pour la faire évoluer.

 

Ci-dessous la fiche de lecture d’Henriane :

 

Pierre MANENT

Situation de la France

Edition : Desclée de Brouwer, 2015

Avant Propos :

L’âme de la nation est issue de la défaite de juin 1940, et le Général de Gaulle donna la « note tonique » en refusant le « renoncement ».

L’origine de cette âme est très éloignée de nous.

Mai 68 a aussi un impact fort, délégitimisant les règles collectives. « Ce qui est propre à la France, c’est la victoire politique d’un mouvement essentiellement antipolitique. »

C’est le début de « nouveaux droits », d’une loi détendue qui rend incapable de proposer une action, un but commun.

Comme la vie politique nationale a de moins en moins d’attrait, l’Europe est apparue toute séduisante. Mais nous avons déchanté.

Et alors que nous sommes sans force, on se trouve confrontés à une extrême violence.

Si cet essai pouvait engager le lecteur, quelque jugement qu’il porte sur mes jugements, à mieux connaître son âme de citoyen, il aurait atteint son but principal.

1

Nous vivons une déconcertante immobilité, avec des sursauts de popularité improductif alors que nous sommes en pleine stratégie d’un grand pays qui refuse obstinément de se mettre en défense pour ne pas avouer qu’il s’est mis en danger.

« Nous ne savons que faire parce que nous ne savons que penser. »

Les problèmes ne sont pas bien identifiés et nous sommes perplexes face au phénomène religieux, que nous considérons comme relevant du domaine privé, appartenant aux hommes du passé.

La République islamique d’Iran en 1979 marque l’apparition victorieuse de l’islam politique, un islam en plein développement : d’où la question :

« Ne serait-il pas prudent, aussi bien scientifiquement que politiquement, de réviser, ou du moins de suspendre le postulat selon lequel la religion est destinée à s’effacer des sociétés modernes ou en voie de modernisation ? »

Opposer tradition et modernité n’a plus guère d’acuité analytique.

Ne pas comprendre et ne pas entendre la population musulmane empêchent d’avoir un débat construit.

« Au lieu de diriger notre regard vers le passé qui ne veut pas passer ou le futur qui ne veut pas advenir, il vaudrait mieux essayer de le garder fixé sur le présent, et nous donner pour tâche de mieux voir ce que nous voyons. »

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Différence fondamentale : la société est pour nous l’organisation et la garantie des droits individuels avec un principe de cohésion faible ≠ pour eux l’ensemble des mœurs qui fournissent la règle concrète de la vie bonne avec un principe de cohésion fort, ce qui est difficile à concilier, alors que les deux sont dans un processus de dépolitisation.

Pour y arriver, il est important de faire des efforts symétrique et réciproques.

3

L’adhésion à la religion musulmane est un droit et un libre choix.

La puissance de cette religion sur les choix de vie de ses adeptes a du mal à s’intégrer à notre société à cause de concept de laïcité auquel s’attache notre société, concept abstrait et éloigné de l’expérience effective des français. La vision d’une société religieusement neutre qui permettrait l’épanouissement de tous, croyants de toute religion et athées, dans le respect la Nation, cette vision de la laïcité permettrait donc aux musulmans de s’intégrer, n’a rien à voir avec ce que la laïcité est aujourd’hui.

Le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est entièrement nouveau.

4

Les nouvelles populations qui s’installent en France sont « externes », ont subi l’humiliation de la colonisation.

Nous avons imaginé une République laïque qui n’existe pas, et nous n’avons pas non plus un Etat plein d’autorité morale autant que spirituelle.

5

« L’Etat a abandonné son ambition et sa fierté représentatives, perdant dès lors aux yeux des citoyens une bonne partie de sa légitimité. Il est devenu un Etat qui ne se juge pas en droit d’exiger grand-chose des citoyens. En vérité, il n’exige plus que le paiement des impôts. »

Et il s’est dessaisi de l’enseignement, notamment celui de la laïcité, dessaisi de sa capacité à orienter la vie intérieure de la société, de son autorité.

Situation inédite qui appelle à de nouveaux modes de pensée.

6

La situation des juifs de France (Valls) ou des citoyens français de confession juive (Hollande) illustre bien l’échec de la laïcité : les juifs ont le sentiment de ne plus être protégés par un Etat qui n’a plus de spiritualité et qui comme le reste de l’Europe reste si traumatisé par la Shoah qu’il est obnubilé par la lutte contre l’antisémitisme qui revêt un aspect aussi abstrait que la laïcité.

Nous sommes dans une guerre, qui vise parfois que les juifs, qui touche un aspect que l’on a du mal à concevoir aujourd’hui : la religion, et nous sommes sans armes politiques.

7

Cette guerre se déroule dans un monde où il n’y a plus de frontières : ni physiques, ni politiques, ni religieuses…

Il est urgent de développer une disposition cohérente et stable par rapport à l’Islam en tant que tel, retrouve le sens du commun qui ne passe plus par la laïcité car l’Islam est un tout, dont la règle est évidente et obligatoire pour les mœurs. L’islam concerne un nombre assez grand, dans une oumma cohérente et sans frontière, c’est un agent historique à prendre très au sérieux face à une Europe qui se désarme sur tous les fronts.

8

L’islam fait pression sur l’Europe et il s’avance en Europe, aidé par les capitaux du Golfe, et cette pression s’appuie également sur le terrorisme. Faire régner la Charia en Europe.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle inimité ?

Face à ce phénomène autant intérieur qu’extérieur, il faut une réponse cohérente et stable et défensive.

9

Nous devons nous défendre et sans autre perspective que se défendre car nous sommes faibles, impuissants face à un ennemi nombreux, bien organisé et influent en Europe, sûr de son bon droit.

« Je soutiens donc que notre régime doit céder et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens. »

Les conditions de leur intégration ne leur ont pas été offertes.

Nous avons la capacité de faire évoluer les choses en les contenant. La politique possible est un compromis.

10

Evitons les frictions inutiles :

Premièrement : assouplir notre politique concernent les menus de cantine

Deuxièmement : permettre la non mixité des piscines

Troisièmement : autoriser le port du voile, en s’enlevant de la tête que ceci est une atteinte aux libertés de la femme, aux relations entre sexes que nous ne savons prendre que de façons ethnocentristes.

En échange : on interdit la polygamie et le voile intégral.

11

On préserve certains éléments de notre ancienne constitution.

La grande liberté complète de pensée et d’expression a produit de bonnes choses et de mauvaises.

Les musulmans ne sont pas capables d’appréhender cette notion.

Aujourd’hui sous risque d’Islamophobie, on n’a plus de liberté de parole concernant l’islam. Ce n’est pas leur rendre service.

Il faut à visage découvert, aucune limite à ce qui put être pensé, dit, écrit, dessiné, dans le respect des autres.

Mais on a un souci face à la liberté : une lassitude, une impossibilité d’argumenter rationnellement, une absence de sens, un manque d’ambition… Il faut donc redéfinir une forme de vie.

12

L’islam a gardé l’esprit impérial que la Chrétienté a perdu, plus attachée à la Nation et adoptant les notions de droits de l’homme qui ne leur étaient pas étrangères, et en s’attachant au principe de liberté.

La séparation de l’Etat et de la Religion n’est pas si affirmée qu’on ne le soutient. D’ailleurs, c’est le principe d’unité qui est le vrai principe de vie. Le principe de l’histoire européenne : se gouverner soi-même dans un certain rapport à la proposition chrétienne. … Il fallait gouverner par le conseil de la raison et dans l’attention à la grâce.

Comme le politique n’a plus de projet de bien commun, refuser la question religieuse fait perdre tout sens à la vie en Europe.

13

L’islam n’est considéré ni comme une réalité sociale, ni comme une communauté, sauf par quelques-uns vieux anachroniques qui se définissent comme laïcs mais qui ne réfléchissent pas assez.

Nous ne considérons pas l’islam comme une réalité objective, nous méconnaissant nous-mêmes.

Nous avons perdu la foi dans le principe de « se gouverner soi-même ». Or pour agir, il faut avoir confiance dans la possibilité du bien, croire au bien commun.

Nous vivons dans un marché mondial et nous organisons pour avoir de moins en moins besoin de notre libre arbitre.

14

L’islam ne pourra pas s’intégrer sur un mode plainte, ni s’il est en mode invisible.

Les gouvernements sont moins zélés à nous gouverner et ne se sont pas souciés des musulmans et se sont évertués à les effacer ou les victimiser. La politique devient mise en scène.

En tous cas, la transformation de la conversation publique en une querelle de pleureuses a des conséquences délétères pour tout le social et pour chacune de ses parties, conséquences d’autant plus sérieuses pour ces dernières qu’elles sont plus éloignées du cœur de la vie nationale.

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Si les revendications anciennes, celles des premiers socialistes avant un objectif de bien commun, celles d’aujourd’hui sont beaucoup plus individuelles.

La question décisive est celle de la forme de vie commune. Notre vie commune doit évoluer pour s’adapter aux besoins des musulmans, avoir une idée claire de leurs besoins : ils ne peuvent pas être des individus sans appartenance significative et nous devons prendre ceci comme un fait social.

Si nous ne définissons pas le cadre, nous serons écrasés. Le cadre des droits de l’Homme ne fonctionne plus dans une Europe hétérogène, inégale et dominée par un centre sans définition, sans légitimité politique. Ils ne peuvent séduire les musulmans.

Ce cadre ne peut être que national : la France.

16

Comment imaginer une rencontre heureuse entre un islam « fort » et une nation « faible » ?

D’un côté, on a une islamisation « par défaut », par extension mécanique face à une Europe délabrée. La situation peut exploser à tout moment et il est urgent de troquer notre passivité par une action vers une forme politique commune, la forme nationale, en réveillant des ressources endormies et donnant réalité à des possibles enfouis et oubliés.

L’Etat laïc est essoufflé, la gouvernance devient un commandement détaché de toute forme politique.

17

Il est urgent de recouvrer un régime représentatif par-delà les illusions déjà bien défraichies de la gouvernance européenne. Un gouvernement représentatif suppose un peuple à représenter. Les musulmans ont besoin d’un gouvernement représentatif, non pas d’eux-mêmes mais du peuple français dans son ensemble.

Ceux qui commandent doivent commencer le changement : commander de prendre leur dépendance par rapport aux forces extérieures à la nation. Ceci est crucial.

Il faut que les musulmans fassent des choix politiques par eux-mêmes.

18

Aujourd’hui quand on nous demande d’adhérer à la République, on ne nous demande rien car c’est une coquille vide.

Individualisme féroce, dans un monde où on ne sait pas à quoi on nous demandera demain de nous identifier.

C’est seulement dans un tel mouvement spirituel (extraction du musulman de sa religion en devenant membre de la communauté nationale mais religion redonnée immédiatement par la nation) qu’il est possible non pas de « s’identifier », mais de participer à deux communautés également exigeantes. Le politique et le religieux sont articulés sans être séparés.

Rester dans une vision communautariste n’aide pas l’âme à s’élever.

Les musulmans s’installent dans un pays chrétien. C’est un fait déterminant.

Le positionnement de l’Eglise dans sa dimension médiatrice, pleine de compréhension de charité chrétienne est un élément important pour nous aider à opérer notre mutation.

Notre vie commune souffrira d’une sorte d’atrophie spirituelle, et d’abord d’un profond défaut de sincérité tant que nous resterons incapables de thématiser publiquement la relation intime qui lie la France à l’Eglise.

Mais comment sortir de la quasi-clandestinité sans entrer dans cette concurrence des fiertés ou des prétentions ou des réclamations qui est le fléau de notre époque geignarde ?

19

Il faut retrouver l’attrait de la Nation, sans se cacher derrière le mensonge de la laïcité, où l’on retrouve le sens du commun dans le respect des autres.

C’est un enjeu qui devrait motiver notre désir de gloire, s’il nous en reste.

20

Plus de racine chez les Européens, donc un mouvement sans règle et sans frein, une vie sans loi dans un monde sans frontière.

Il nous faut retrouver la confiance dans nos propres forces et la confiance dans la bienveillance inépuisable et insoupçonnable de Dieu.

Il faut que la somme des individus soit capable de produire un bien commun.

Il ne suffit pas pour réunir les hommes de déclarer ou même de garantir leurs droits. Ils ont besoin d’une forme de vie commune. L’avenir de la nation de marque chrétienne est un enjeu qui nous rassemble tous.

 

Un commentaire sur “« Situation de la France », Pierre Manent

  1. Question que j aurais aimé poser à monsieur Manent
    Vous expliquez que la laïcité n’est plus qu’un concept abstrait dont on a perdu la signification. Ce n’est pas parce qu’on l’a perdue que ces valeurs n’existent plus et je suis convaincue qu’il nous faut retrouver aux plus vite sa puissance réelle et sa vertue. Quand vous perdez un outil que vous utilisiez peu, vous retourner votre boite à outils pour le retrouver dès que vous en avez besoin.
    Pour vous le monde musulman grandit. Mais de quels musulmans parlez-vous ? Pour moi, les musulmans qui vivent sereinement une foi qui est compatible avec les valeurs républicaines sont de plus en plus nombreux et c’est bien ce qui inquiètent profondement les sectaires qui ont peur de perdre un statut, un pouvoir. Ils se battent donc violemment, avec l’énergie du désespoir qui est la même que celle qui m’anime quand on touche à la République. Qui gagnera ? J’ai foi en mes « valeurs raisonnées » face aux obscurentismes d’intégristes de tous poils. Évidemment, si on trouvait une nouvelle source d’énergie, notre guerre finirait bien plus vite !
    Vous proposez de « céder  » : à la cantine, mais là, vous ne faites que vous inscrire dans un débat qui n’est que médiatique car dans les cantines, les enfants choisissent ce qu’ils mangent et le vrai et seul enjeu est de s’assurer qu’ils mangent sain ! Vous proposez d’accorder la non mixité dans les piscines, Vous n’avez jamais éte président d’une association sportive à la recherche d’un créneau d’occupation d’équipement sportif, parce que vous sauriez que cette mesure, mise en place pour la satisfaction d’une minorité, pénalisera grandement tout le tissus associatif, qui oeuvre en général pour l’intérêt de tous. Et enfin, acceptons le voile ! Je ne développerais pas car vous allez me traiter d’idealiste féministe incapable d’ouverture d’esprit vers une autre culture ! Et pourtant, même si je n’ai pas pour habitude de m’immiser dans les relations de couple, qui peuvent être complexes partout sur la planète, je ne peux rester indifférente devant une contrainte imposée, ne vous en déplaise, à une partie de la population à qui délibérément la Nation accepterait qu’elle soit moins égale, moins libre ! Le voile imposé n’est que la partie visible de l’iceberg. Non, l’émancipation des femmes, la protection des homosexuels ne sont pas des concepts abstraits. Non, monsieur, je ne « céderai » pas là-dessus.
    Et tout cela en échange de quoi : l’interdiction de la polygamie et l’interdiction du voile intégral ! Sur quels éléments factuels vous basez -vous pour dire que les salafistes pourront « céder  » ceci ? Franchement, à la lecture de ce que j’ai trouvé dans une librairie rue Jean-Pierre Thimbaud, sur le pourquoi du comment du voile, de la sunna, j’en doute ! De même pensez-vous qu’ils soient d’accord pour quitter l’oumma afin d’intégrer la Nation, et de refuser les financements divers qui viennent de l’étranger ? Votre conception du monde me parait encore plus irréelle que ma République laïque. Vous voulez que je cède sur des symboles mais je ne gagnerai rien, et surtout pas le droit de dire et de penser ce que je veux sur le Coran.
    Je suis allée au bout de votre livre, comme vous le demandiez. J’ai fini par me demander si dans cet essai, votre but n’est pas de nous énerver vraiment beaucoup pour réveiller nos consciences et nous pousser à agir afin de redonner du sens à nos valeurs républicaines et virer les bandes d’incapables qui nous gouvernent et qui trahissent notre République.

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