L’individualisme moderne

L’individualisme moderne est probablement indissociable de la démocratie libérale. Cet individualisme s’est développé en même temps que s’est ancrée la démocratie dans notre histoire. Il est sans doute à la fois notre force et notre faiblesse car il est l’expression pure de notre liberté individuelle mais il n’est pas viable sans le lien humain et sans l’existence d’un bien commun. Pierre Manent en parle dans un essai écrit en 1995.

 

« Assurément, le développement de l’individualisme moderne n’a pas été une marche triomphale, aussi victorieux que le libéralisme puisse apparaître aujourd’hui. Il a suscité des oppositions extrêmement résolues, particulièrement en notre siècle. C’est contre lui que les deux grands projets révolutionnaires du siècle se sont déchaînés. Je n’en dirai qu’un mot.

La critique et le projet révolutionnaire de gauche se donnèrent pour tâche de retrouver la communauté humaine, l' »être générique » de l’homme comme disait Marx, après avoir mené jusqu’à son terme la dissolution bourgeoise, après avoir « exproprié les expropriateurs ». L’expérience montrera que, quand il n’y a plus de propriété privée, il n’y a pas non plus de propriété commune, ou sociale, et il n’y a plus d’espace public ; que, comme Aristote déjà l’avait indiqué dans sa critique du « communisme » platonicien, lorsqu’on poursuit l’unification de la cité au-delà d’un certain point, on la détruit.

La critique et le projet révolutionnaire de droite rompirent avec l’idée même de la civilisation. Ils prétendirent regarder en face le rien qui gît sous sa brillante apparence pour, à partir de ce rien, par une décision souveraine et un prodigieux, c’est-à-dire monstrueux, effort de volonté, construire l’unité du corps politique élu et ensuite lancer celui-ci sur le monde sidéré et le dévaster – avec pour justification, ou pour accompagnement philosophique, ce commentaire, déjà mobilisé par l’idéologie communiste, que la violence, déclarée ou cachée, est toujours déjà là, qu’elle est dans l’absence de lien. Sans vouloir ici « déduire » l’événement le plus indéchiffrable de ce siècle, on peut suggérer que si les juifs furent dès le début la cible et la victime désignées du projet nazi, c’est que l’être-juif, qui n’est après l’émancipation ni une religion ni une nation territoriale ni une race ni aucune détermination sociale ou politique, c’est que l’être-juif représente le pur lien humain, ou le lien humain en tant que tel, sous la forme d’un peuple particulier.

Quoi qu’il en soit de ce dernier point, il est clair que sous l’apparence de construire une nouvelle communauté, le communisme et le nazisme activent avec une virulence inouïe ce que j’appelle l’absence de lien humain naturel, qui est l’hypothèse de l’individualisme moderne et que celui-ci met en œuvre et surmonte par l’artifice de la civilisation. »

 

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