Qu’est-ce que la philosophie ?

Ce texte de Pierre Manent est tiré d’un texte plus long développant le rôle de la philosophie dans la vie politique européenne depuis la période des Lumières.

 

« À la question « qu’est-ce que la philosophie ? », la réponse la plus simple et en même temps la plus radicale est la suivante : la philosophie est ce mouvement de l’âme – de l’âme,  pas seulement de l’esprit – par lequel nous posons la question : « qu’est-ce que …? » Qu’est-ce que la justice ? Qu’est-ce que le courage ? Qu’est-ce que l’être ? Une fois cette possibilité de l’âme découverte, éprouvée et partagée par quelques uns, la philosophie apparaît à la fois si nécessaire et si plaisante, si irrésistiblement naturelle, qu’une vie qui lui donne la plus libre carrière semble à la fois la plus heureuse, la plus juste et la plus noble. Socrate fut tellement la proie de ce mouvement de l’âme qu’il n’eut ni le temps ni le désir d’en rien écrire. Mais il eut, dit Montaigne, des « témoins » fort capables. Nous devons à Platon et Xénophon la première « tradition » de la philosophie.

Qui a commencé à questionner sérieusement ne cessera pas. Rien n’échappera à son questionnement. Parce que le philosophe pose la question : « Qu’est-ce que…? », il ne respecte rien. Il obéit bien sûr à la loi, car il est bon citoyen, mais puisqu’il pose la question « Qu’est-ce que la loi ? », il ne respecte pas la loi. La loi gouverne son corps, elle n’a pas de pouvoir, pas d’autorité sur son âme. La raison ne reconnaît aucune autorité, non parce qu’elle serait capricieuse ou indocile, mais parce qu’elle est la raison : elle ne peut s’empêcher d’interroger tout ce qui prétend à l’autorité, hommes ou dieux.

Le philosophe ne réclame pas l’autorité ni le pouvoir pour lui-même. Il laisse le monde tel qu’il est. On pourrait même dire : il a besoin du monde tel qu’il est, pour l’interroger. Mais le monde, ou les puissances de ce monde, les puissants de la cité, veulent être respectés. Alors ils regardent le philosophe avec hostilité, au moins avec méfiance. Celui-ci veut naturellement conserver la possibilité, la liberté, de mener une vie si désirable. Il doit donc se défendre et se justifier aux yeux de la cité. En rédigeant l’Apologie de Socrate, Platon développa la défense de la philosophie qui allait être reçue en Europe. Ou plutôt l’Europe se définit comme cet ensemble de nations, ou de peuples, où la défense de la philosophie par Platon fut reçue et acceptée sans retour. »

 

3 commentaires sur “Qu’est-ce que la philosophie ?

  1. Bonjour,
    C’est dit, une technique qui donne l’illusion d’être libre en oubliant la liberté effective.
    L’avantage de cette drogue, c’est qu’elle n’abîme pas les organes, qui pourront être revendus à quelques uns de cette génération de vieux.

    Cordialement

    J'aime

    • Merci pour votre commentaire.
      À la différence des drogues chimiques et des opiums du peuple, la philosophie est active et elle construit la personne qui la pratique.
      La philosophie est l’un des remparts qui protège la liberté effective dont la définition reste à écrire.

      J'aime

  2. Ni foi, ni loi, cela pourrait être le résumé western de la Philosophie…
    Aujourd’hui, la philosophie reste la seule arme contre la pensée unique et le combat qui se livre aujourd’hui n’est pas aussi sanglant qu’un Tarantino, même si il peut être parfois aussi drôle, mais en revanche il s’agit bien de nos vies qu’il faut défendre : sans le questionnement philosophique, les prédictions d’Huxley se réaliseraient beaucoup plus vite.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s