Le problème du pouvoir constituant

Dans le dernier chapitre de son livre « bureaucratie », David Graeber nous livre une analyse passionnante des superhéros des comic books et des scenarios de films de ce genre. Cette analyse est l’occasion de poser plaisamment quelques questions fondamentales sur les pouvoirs, leur légitimité et leur articulation avec la violence physique et institutionnelle. Ce sujet est totalement en phase avec la vocation initiale de ce blog.

 

Le texte suivant extrait de ce chapitre est particulièrement stimulant. Vision d’un anarchiste américain, cofondateur de Occupy Wall Street, il n’est pas vraiment en phase avec une idéologie républicaine à la française telle qu’on la trouvera dans la pensée de Jacques Sapir ou de Frédéric Lordon souvent cités dans ce blog. Il n’est pas non plus en phase avec la longue maturation des idées démocratiques qui ont infusées dans notre pays au fil des siècles. Cependant, ce texte dit des vérités de manière très crue et vaut d’être lu.

« En dernière analyse, les superhéros en costume combattent les criminels au nom de la loi, même s’ils agissent souvent eux-mêmes en dehors de la stricte légalité.  Mais, dans l’État moderne, le statut de la loi est embarassant, et ce, en raison d’un paradoxe logique fondamental : aucun système ne peut s’auto-engendrer. Tout pouvoir capable de créer un système de lois ne saurait être lui-même sous leur emprise. La loi doit donc venir d’ailleurs. Au Moyen Âge, il y avait une solution simple : l’ordre juridique était créé par Dieu, être qui – l’Ancien Testament le prouve abondamment – n’est pas lié par des lois, ni même par un système moral reconnaissable (ce qui, répétons-le, est tout à fait rationnel : si l’on a créé la morale, on ne peut pas, par définition, être lié par elle). Ou si cet ordre n’était pas créé directement par Dieu, il l’était par le pouvoir royal de droit divin. Les révolutionnaires anglais, américains et français ont changé tout cela quand ils ont conçu la notion de souveraineté populaire : ils ont déclaré que le pouvoir autrefois détenu par les rois appartenait désormais à une entité qu’ils ont appelée « peuple ». Ce qui créait un problème logique immédiat, puisque le « peuple », par définition,  est un groupe d’individus liés, concrètement, par un certain ensemble de lois. C’est ce qui les unit. Donc, en quel sens ont-ils pu créer ces lois ? Quand cette question a été posée pour la première fois, à la suite des révolutions britannique, américaine et française, la réponse a paru évidente : ils les ont créées par ces révolutions elles-mêmes. Mais cette assertion a introduit un problème supplémentaire. Les révolutions sont des actes qui violent la loi. Il est totalement illégal de prendre les armes, renverser un gouvernement et instaurer un nouvel ordre politique. En fait, rien ne peut être plus illégal. Cromwell, Jefferson et Danton étaient tous clairement coupables de trahison au regard des lois sous lesquelles ils avaient grandi, autant qu’ils l’auraient été s’ils avaient tenté de recommencer, disons vingt ans plus tard, contre les nouveaux régimes qu’ils avaient mis en place.

Donc les lois naissent de l’activité illégale. Cela fait surgir une incohérence fondamentale dans l’idée même de gouvernement moderne, qui postule que l’État a le monopole de l’usage de la violence (seuls des policiers, ou des gardiens de prison, ou des vigiles privés dûment autorisés, ont le droit légal de vous tabasser). Il est légitime que les policiers recourent à la violence parce qu’ils font respecter la loi ; la loi est légitime parce qu’elle repose sur la constitution ; la constitution est légitime parce qu’elle vient du peuple ; le peuple a établi la constitution par des actes de violence illégaux. Dans ces conditions, une question s’impose : comment fait-on la différence entre le « peuple » et une foule d’émeutiers déchaînés ?

Il n’y a pas de réponse évidente.

[…]

Nous sommes donc passés d’une situation où le pouvoir de créer un ordre légal vient de Dieu à un autre où il vient de la révolution armée, puis à un troisième où il est simplement ancré dans la tradition.

[…]

Pour la gauche radicale et pour la droite autoritaire le problème du pouvoir constituant est tout à fait vivant, mais chacune des deux adopte une approche diamétralement opposée à la question fondamentale de la violence. La gauche assagie par les désastres du XXe siècle, s’est éloignée de son enthousiasme pour la violence révolutionnaire et préfère des formes de résistance non violentes. Ceux qui agissent au nom d’un principe supérieur à la loi peuvent le faire précisément parce qu’ils ne se comportent pas en foule d’émeutiers déchaînés. Pour la droite, en revanche – et c’est vrai depuis la montée du fascisme dans les années 1920 -, l’idée même qu’il y a quelque chose de spécial dans la violence révolutionnaire, quelque chose qui la distingue de la pure violence criminelle, n’est qu’un absurde discours d’auto-justification. La violence est la violence. Mais cela ne signifie pas qu’une foule d’émeutiers déchaînés ne peut pas être le « peuple », car de toute manière la violence est la source de la loi et de l’ordre politique. Tout déploiement réussi de la violence est, à sa façon, une forme de pouvoir constituant.

[…]

Dans ces conditions, on comprend mieux les affinités, qui souvent pourraient surprendre, entre criminels, gangs criminels, mouvements politiques de droite et représentants armés de l’État. En dernière analyse, ils parlent tous le même langage. Ils créent leurs propres règles sur la base de la force. Par conséquent, ces gens-là partagent d’ordinaire la même sensibilité politique au sens large.  Mussolini a peut-être éradiqué la mafia, mais les mafiosi italiens continuent à idolâtrer Mussolini. À Athènes, aujourd’hui, il y a une collaboration active entre les parrains du crime dans les quartiers immigrés pauvres, les nervis fascistes et la police. De fait, c’était clairement, en l’occurence, une stratégie politique : confrontée à la perspective d’un soulèvement populaire contre un gouvernement de droite, la police a commencé par retirer sa protection aux quartiers proches des gangs immigrés, puis s’est mise à soutenir tacitement les fascistes. (Le résultat a été l’essor rapide d’un parti ouvertement nazi ; on dit qu’environ la moitié des policiers grecs ont voté nazi aux dernières élections.) Mais c’est exactement ainsi que fonctionne la politique de l’extrême droite. Pour elle, c’est dans l’espace où interagissent diverses forces violentes opérant en dehors de l’ordre légal (ou, dans le cas de la police, parfois juste à l’intérieur) que de nouvelles formes de pouvoir, donc d’ordre, peuvent émerger. »

(PS : ces lignes ont été écrites avant la victoire du parti Syriza aux élections législatives en janvier 2015)

 

2 commentaires sur “Le problème du pouvoir constituant

  1. J’ai du mal à partager sa vision de la gauche et de la droite actuelle. Ni les uns ni les autres ne sont disposés à des actes de violence, à devenir des émeutiers déchainés. Sans doute parce qu’il me semble que ni les uns ni les autres ne veulent vraiment que cela change. Mon problème est que je m’interroge sur la capacité de faire changer les choses sans violence : le système s’est fabuleusement barricadé, il me parait imprenable par les voies légales qui restreignent très progressivement les règles démocratiques. Or le système nous conduit au gouffre. Comment va s’opérer l’instinct de survie de ceux qui ne se sont pas laissés laver le cerveau…

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    • Le sens de ce texte est que les partis de gouvernement réprouvent la violence physique et pratiquent des formes de violence institutionnelle, dont la bureaucratie fait partie. La droite et la gauche dont il parle dans son texte se situent des deux côtés de l’hémicycle.

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