Pensées sans parole

Le dernier livre du psychiatre Boris Cyrulnik s’appelle « Les âmes blessées ». Il s’agit d’un livre autobiographique où Boris Cyrulnik raconte, comme sur une mosaïque chronologique, ses rencontres avec des personnes ayant marqué l’évolution de la psychiatrie au niveau de ses pratiques, de sa clinique et de ses théories. Ce livre de science nous enseigne à quel point, dans ce domaine sensible, la science est confrontée à la représentation que nous nous faisons de l’humaine condition. Je vous conseille ce livre qui donne l’impression de s’être entretenu avec cet homme exceptionnel. Et qui donne envie de le rencontrer.

Je vous livre un extrait de ce livre (pages 244 et 245). Beaucoup d’autres passages le mériteraient tout autant, sur l’ouverture des hôpitaux psychiatriques, sur la schizophrénie, sur la maltraitance ou l’inceste. J’ai choisi un passage parlant de l’acquisition de la parole et de la représentation que nous nous faisons du monde qui nous entoure.

« Il y a quelques décennies, des philosophes et des psychiatres nous enseignaient qu’on ne pouvaient rien comprendre tant qu’on parlait pas. Or « la fréquentation même superficielle des aphasiques suffit à montrer que la pensée survit aux altérations du langage. […] l’étude des pensées sans langage de l’animal et de l’enfant […] montre que les progrès initiaux ne sont pas liés au langage, mais à la maturation cérébrale » (D.Laplane, 1991). On ajouterait aujourd’hui que ce développement neurologique est lié aux stimulations sensorielles qui entourent un enfant. On pourrait reformuler la notion des rapports entre la pensée et le langage en disant que dans un monde sans paroles, la perception du réel serait formatée par nos organes sensoriels. Mais, dès que nous accédons à la maitrise des mots, tout discours constitue une réorganisation du monde que nous avons perçu. Nous échappons au réel pour nous soumettre à sa représentation.  Pour construire le monde que nous croyons simplement percevoir, nous possédons deux outils :

– notre niche sensorielle précoce qui a sculpté notre appareil à voir le monde, que nous appelons « cerveau » ;

– notre manière de parler de ce monde, qui constitue une représentation que nous appelons « réalité ».

La capacité de parler est une aptitude biologique que seul un cerveau humain peut acquérir.  Et la parole est un objet sensoriel que nous percevons biologiquement (qu’il soit sonore ou écrit) et qui possède l’étonnant pouvoir de désigner un objet non perçu. Ce qui veut dire que la langue n’est jamais née mais qu’elle est le produit d’une évolution. Il y avait probablement un proto-langage de cris, de sonorités et de postures chez l’homo habilis il y a deux millions d’années. En un éclair de deux cent mille à trois cent mille ans, son langage s’est soudain remanié pour prendre la forme syntaxique que nous employons habituellement depuis cinq cent mille ans. Ce qui revient à dire que, pendant presque deux millions d’années, nous avons communiqué comme les animaux et comme le font nos bébés avant l’explosion de la parole, au cours de la troisième année. »

C’est un texte très riche. De manière réductrice, j’ai mis en gras et italique un passage qui me semble important pour notre réflexion.

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